Nicholas Wapshott a effectué un travail de fond et de qualité qui nous présente les raisons qui ont conduit le succès de JM Keynes dans les années d'après guerre et le retour en grâce des thèses d'Hayek, aujourdhui.
Le fonds de scène est la crise d'entre deux guerres, sur laquelle ils partageaient un diagnostic commun. La montée des nationalismes italiens et allemands, la révolution russe, le recours des grands travaux et le réarmement ambiant en europe continentale exigeaient de trouver pour les démocraties une réponse circonstanciée et pérenne afin de conforter la domination britannique, à l'époque.
A la base de l'opposition entre les deux grands penseurs, deux écoles de pensées de l'époque, et un corpus de théories bien différents. Il est utile de revenir sur les deux livres qui ont cristallisés et accompagnés leur différend: la théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie (1936) et Prix et Production (1931).
Tout au plus, le premier JM Keynes (1883-1946) a remis en cause la théorie classique de l'équilibre de plein emploi, et ouvert une nouvelle discipline basée sur une meilleure connaissance et la mesure des principales grandeurs économiques: la consommation, l'investissement..... Il a, par ailleurs, justifié l'intérêt des grands travaux publics pour sortir l'économie britannique, en particulier, et, l'économie monde de l'époque,en générale, de la situation de sous emploi durable et de la déflation, dans laquelle l'immédiate après guerre l'avait entrainé. Pour faire simple, il suffisait d'abord, de créer suffisament de monnaie pour compenser le montant de l'épargne de précaution, accumulée par les entreprises et les ménages et conforter le redéploiement des facteurs de productions inemployés par une politique industrielle de grands travaux, grâce à des dépenses publiques ciblées et une baisse des niveaux des taux d'intéret, élement central du calcul de l'opportunité de tout investissement privé.
Le second Friedrich Hayek (1899-1992)est l'émissaire de l'école historique autrichienne à Londres. Il s'installe très vite au London School of economics, et sera d'ailleurs naturalisé britannique en 1938. Il est mis à contribution pour contrer les thèses de JM Keynes, dès son arrivée, par des économistes britanniques, tel Lionel Robins. En 1931, ses quatre conférences au LSE jetent les bases de sa position (regrouppées dans son ouvrage : "prix et production"). Selon lui, il est nécessaire de laisser le marché s'ajuster selon la formation de prix relatifs librement fixé. La politique monétaire fausse l'équilibre de manière temporaire, et aboutit à une hausse des prix qui atteste l'absence de création de valeur, le maintien des déséquilibres et surtout maintient le chômage. De la même façon, la politique budgétaire devrait être uniquement recentrée sur les fonctions régaliennes de l'Etat.
Du vivant de Keynes, Hayek ne prit jamais l'avantage sur lui, même si à certains moments, il aurait pu mettre en avant ses arguments. L'auteur invoque sa jeunesse, sa situation d'expatrié, l'influence du courant keynésien et aussi le pragmatisme ou l'opportunisme des positions de Keynes. Mais, à d'autres moments, sa posture l'handicapait. Rappelons qu'Hayek s'opposait à la mise en place d'une métrique des phénomènes économiques, car trop complexes, et, qu'il estimait que les ajustements de prix relatifs, nécessaires à la croissance et au développement économique étaient si complexes que personne ne pouvait les appréhender, ni les canaliser.
A partir de 1947, après sa disparition, le succès de son ouvrage "la route vers la servitude", 1944 contribuera à resituer le débat provisoirement. L'acceptation de l'intervention publique sur l'économie pousse les citoyens sur la route de la servitude et conduit les démocraties occidentales à de graves dérives, incluant la dictature d'une minorité sur le peuple. Dans les années d'après guerre, la mise en place de politiques keynésiennes et la montée en puissance des économies mixtes affaiblirent notablement ses thèses libérales.
Il fallut attendre son retour en grâce durant les années 1980 evec les expériences de Reagan et de Thatcher. Et bien entendu, il revint devant la scene (avec Friedman) dans les années 90, après la chute de l'empire soviétique, lorsqu'il s'agit de réinscrire les économies émergentes dans la communauté financière internationale au prix de politique de stabilisation libérale dont les populations se rappellent encore.
Quatre vingt ans après, l'actualité de ce débat interventionisme contre libéralisme rebondit donc. Personne n'envisage plus une économie libérale livrée à elle même et comprend la place qu'occupe désormais la régulation économique et financière des Etats et des banques centrales. Mais, force est de constater que nombreux sont les décideurs qui s'interrogent aussi sur les résultats effectifs des injections monétaires massives des banques centrales et de la hausse des dépenses publiques durant la crise de 2008.
Il n'en reste pas moins qu'il nous faudra accepter les ajustements au fond qui devront se dérouler dans la durée et seront nécessaires pour rééquilibrer les finances publiques, et redéployer les économies occidentales vers de nouvelles spécialités porteuses. Keynes est bien vivant et Hayek n'est pas mort.
Jean-Christophe Cotta
Nicholas Wapshott : KEYNES-HAYEK : The clash that defined modern economics, Norton.
Friedrich Hayek, Prix et Production, Economica
Friedrich Hayek, La route vers la servitude, PUF Quadridge,1993
JM Keynes : Théorie générale de l'emploi, des taux d'intérêt et de la monnaie,1936
JM Keynes : La réforme monétaire, Kra,1928
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